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mercredi 5 décembre 2018

#GiletsJaunes

Tu pars de chez toi à 17h pour le taff, quand tout le monde revient du sien. C'est une urgence, pas le choix, tu laisses les gosses à ton mari et tu pars faire ton devoir.
Au bout de quelques dizaines de kilomètres, le voyant d'essence s'allume.

Pas le temps de faire le plein, t'as déjà perdu plus de 20 minutes à cause de deux ronds-points bloqués par les "Gilets Jaunes". Pour eux, 20 minutes c'est rien, mais toi t'es en urgence, alors c'est long. Surtout que t'as pas d'ambulance ou de camion de pompier, toi. T'encaisses.

Tu bosses pendant des heures. Des jeunes blessés, des vieilles gazées, tu vois de tout. Des flashball dans la gueule, des coups de matraque, des pleurs, des cris.
Le matin s'est levé, t'as même pas fait gaffe. Tu as du voir des centaines de personnes cette nuit.

On t'annonce que tu peux enfin rentrer chez toi. Ouf. Tu vas peut-être avoir un semblant de chance et voir tes enfants avant que ton mari ne les emmène à l'école avant de lui-même aller bosser. Tu salues tes confrères et consœurs, tu sors de l'hôpital.
Tu reprends ta voiture.

Le voyant du réservoir d'essence est toujours allumé, et tu flippes. Tu fonces à la station qui est à la sortie de la ville, elle est fermée. Pourtant t'as l'habitude d'y aller à chaque fois que tu sors de l'hôpital avec un réservoir vide. Mais là des "Gilets Jaunes" l'ont bloquée.

Du coup, tu stresses de plus en plus, après la nuit que t'as passée. Tu crois te souvenir qu'une zone commerciale quelques kilomètres plus loin a une station essence. Tu roules. Encore un blocage de "Gilets Jaunes" à un rond-point. Ils tapent sur ta bagnole, crient, hurlent.

"Mets ton gilet jaune sur le pare-brise connasse ! Sinon t'es avec eux !"
Merde, il est dans le coffre. On continue, tant pis, on espère juste qu'ils ne vont pas se mettre devant la voiture au risque d'en percuter un. Y'en a une qui l'a fait, tout le monde l'a filmée, l'enfer.

T'as réussi à passer, mais t'es toujours pas à la station. Enfin, un dernier rond-point. Les "Gilets Jaunes" sont toujours là, comme la veille, mais ceux-là sont plus calmes, tu passes tranquillement. T'arrives à la station. Fermée. Bloquée, et un gros tas de gilets sur les pompes.

Et de déchets aussi, des restants de palettes et de bidons.
Tu paniques. Tu sais que tu dois repasser devant eux, alors tu sors le "Gilet Jaune" du coffre pour le mettre derrière le pare-brise, ça leur fera croire que t'es avec eux et ils seront contents. Tu prends ton téléphone.

Il faut absolument trouver une autre pompe, alors tu mets le GPS. Merde, 11% de batterie, t'avais pas fait gaffe à ça non plus parce que ton tel était toute la nuit dans ta veste, et t'as oublié de couper la 4G, parce que t'avais mis un dessin-animé aux gamins.

Du coup tu pianotes sur le téléphone frénétiquement à la recherche de stations service proches. Tu peines à reconnaître la carte dans le stress et la panique, mais visiblement il y en a une à 3km dans un village environnant. Tu démarres la bagnole et tu fonces, avec espoir.

T'arrives à la station. Fermée. Rien sur place, et le service 24h/24 n'est pas dispo "exceptionnellement".
Bordel de merde, t'en peux plus. Tu espères que la ville suivante aura une station, tu sais qu'il y en a au moins 4 là-bas, mais c'est à plusieurs dizaines de kilomètres.

Tu roules sur la voie rapide, il n'y a plus de "Gilets Jaunes" ici parce que c'est un peu moins peuplé, mais la ville où tu te rends en aura sûrement. La semaine dernière, ton mari a raté un train à cause d'eux et il a du payer une somme astronomique pour prendre celui- d'après.

Tu arrives à l'entrée de la ville, première pompe : pas de gazole. Tout le monde crache sur le gazole, t'aimes pas ça non plus, mais en même temps t'as pas la thune de t'acheter une autre bagnole. En plus, l'essence est pas chère. Mais y'a pas de gazole. Le voyant clignote.

Tu arrives à peine à regarder la route en te rendant à la 2e pompe, pas très loin. Tu fixes le voyant du réservoir qui n'a de cesse de clignoter, comme pour te provoquer. La deuxième station est en vue : même topo, pas de gazole. Et y'a des flics pour rationner l'essence.

Tu es en larmes, les deux autres stations sont à l'autre bout de la ville, c'est pas loin, mais c'est le matin, les gens partent bosser et y'a du monde sur les routes et aux carrefours. Au moment où tu vois la troisième station, tu as l'impression que tu n'y arriveras jamais.

Et là, tu as l'impression de voir le messie ensanglanté mais toujours vivant : la station est ouverte. Y'a des dizaines de "Gilets Jaunes", un car de flics, mais au moins y'a de l'essence. Tu patientes pendant plus d'une demi-heure pour avoir toi aussi le droit de faire le plein.

Devant toi, des beaufs gueulent contre les flics qui contrôlent le rationnement. Un type gras comme un porc qui porte un "Gilet Jaune" mais dont la voiture est pleine de sacs de McDo, il fume une cigarette et tu sens son haleine de chacal de loin, il crache sur le flic.

Aussitôt, celui-ci est attrapé par deux autres condés, il s'acharne et ils l'emmènent près du camion de la gendarmerie. Son énorme femme maquillée comme un camion volé tente de s'extirper de son siège pour déplacer la voiture qui bloque désormais le passage aux autres.

Ceux-là ne feront pas le plein. Mais c'est pas grave, toi au moins tu avances un peu. Tu vois une bande de hippies à dreadlocks avec une camionnette aménagée et un sticker "Anarchie" sur le cul. Ils font le plein, le flic leur indique la quantité rationnée. Mais ça lui va pas.

Le mec montre au flic l'intérieur du camion, en effet, y'a des jumeaux en bas-âge et une gamine qui doit avoir huit ans. La mère est en train d'allaiter l'un des deux bébés. Le père tente de convaincre le flic de le laisser prendre dix litres de plus : ils vivent dans leur camion

Le flic accepte. Ça fait un peu chaud au cœur. Enfin pas longtemps, c'est à ton tour.
Tu baisses les yeux devant le flic posté en faction devant la pompe. T'as droit à 25 litres, un autre flic tourne autour de ta voiture en l'inspectant : t'as laissé le "Gilet Jaune" au pare-brise.

Ils t'entourent et te laissent prendre tes 25 litres, tu es complètement dépassée par les évènements, t'es en larmes et t'es crevée.
Une fois fini, tu peux partir.
Dire que ça va recommencer ce soir. Et les prochains soirs.
Et t'as même pas eu le temps de voir tes enfants.